canne

Mai 2008
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Une voix

"C'est ainsi qu'on étudie la Voie, en courant pieds nus à l'insu de tout le monde."
J.Kerouac in Les clochards célestes

Seeking the truth

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V

V

 

 

                Une amoureuse se dandine. Ça n’est pas même calculé. Qui est l’horloger ? Sûrement pas le vieux Clocksworth, il est mort hier, et la chute demeure impeccablement implacable.

 

                Que veux-tu effacer ?

                C’est inutile. La fuite n’est possible qu’en conquérant.

 

                Il est lundi soir, la fin Avril.

                L’air s’est rafraîchit ces derniers soirs, s’est réchauffé ces derniers jours, et cela ne signifie rien de plus que j’ai le nez qui coule.

 

                Regardez-moi, attablé dans un barzique que l’on nomme l’attirail, entouré de jeunes gens qui discutent en souriant, sirotant mon monaco.

                On me vouvoie je n’ai que 20 ans.

 

                Je suis heureux, doucement heureux.

                Un peu triste de ne pouvoir partager ce bonheur.

 

                                                                              « Moi, ça me gêne de vous mêler à mes mensonges. »

                                                                      Beau Naïf, il te faut donc arrêter de souffler.

 

                Les musiciens ont repris leurs instruments.

Du gypsie, une contrebasse, une guitare, une autre guitare.

                               Sont jeunes.

                                               Mon âge, l’apparence qui va avec.

                                                                                              Et ils s’amusent.

 

                Ce soir, je ne te rencontrerai pas.

                                                               Ça n’est pas si grave.

 

 

                Vous écrivez quoi ?

                Mathieu fut surpris, la jeune femme s’était insidieusement penchée sans qu’il n’eût pu la remarquer. Il la regarda, confus, et bredouilla quelques brèves choses de façon à évacuer le sujet.

                Mais des notes de quoi ?

                Il se trouva piégé par l’imprécision dans laquelle il calfeutrait ses gribouillis, il s’abandonna contre le dossier de sa chaise et pris un air inspiré, boaf, une sorte de journal, des fragments, rien de fabuleux.

                Elle était blonde, elle avait les yeux bleus, elle n’était pas très belle. Un front trop avancé, un nez trop petit, une pâleur de poupée, des cheveux fins, timidement blonds, un sourire aux pommettes trop saillantes. Elle lui demanda s’il était écrivain. Elle était mince aussi, maigre.

                Mathieu souleva un coin de sa lèvre de façon à afficher un sourire malin, incrédule, et qui demeure pourtant ouvert à la mascarade. Non, rien d’aussi glorieux, je suis étudiant.

                Etudiant en quoi ?

                Mathieu se retint de grimacer. Il redoutait toujours cette question et ne voyait comment l’éluder. Le problème se posait avec d’autant plus de force qu’elle avait été prononcée avec un entrain déconcertant. Son amie, une fausse rousse moins fluette, assise en face d’elle, à la table jouxtant celle du scribouillard, ne cessait de faire passer son regard de la blonde à Mathieu, un rire retenu dans les zygomatiques.

                Mathieu expédia vite l’information. Cela eut l’air de plaire. La blonde opina de la tête, impressionnée. C’est bien ça. Il n’ajouta pas qu’il songeait à tout plaquer, il préféra s’emparer de la conversation ; et vous, vous vous prénommez ?

 

                Elle s’appelait Emilie et elle avait un charmant espace vide entre les deux incisives centrales de la mâchoire supérieure, l’amie s’appelait Laura, il dût lire sur ses lèvre pour le comprendre tant sa voix était happée par la musique. Mathieu se déclara enchanté, il ne proposa pas de les inviter, elles avaient déjà leur verre. Il opta pour le lieu commun.

                Vous venez souvent ici ?

                Laura n’était jamais venue, elle n’était sur Paris que depuis deux mois, Melody la sortait, elle adorait ce bar, sa décoration particulièrement, une sorte d’installation non concertée, du tout venant, un entassement d’affiches, de photos, de tracts, de dessins, de bouts de nappes illustrés, jaunis par le temps et les clopes ; un tout petit bar proposant chaque soir un groupe jouant à 20 centimètres de vous, le lieu génial de la promiscuité forcée qui appelle à la rencontre.

                Mathieu n’en demandait pas tant, il l’écoutait, ravi de n’avoir pas à penser, heureux d’être dévoré du regard. Il y eut un blanc. Mathieu se ressaisit. Et qu’en penses-tu Laura ?

                Laura trouvait l’endroit sympa.

                Mathieu se surprit à regarder furtivement son décolleté, son haut noir et moulant offrant une vue plongeante sur une poitrine ronde, haute, généreuse. Puis il le compara tout aussi discrètement avec les esquisses de relief qui dardaient sous le court haut bleu de la blonde au nombril découvert. Ce réflexe le fit presque rire, il avait décidemment trop traîné avec Christian. La blonde décela l’hilarité sous-jacente chez le jeune homme. Il fut questionné.

                Il persista à jouer au type évasif et pris son verre avec une nonchalance calculée. Pardonnez-moi si je suis indiscret, mais quel âge avez-vous ?

                J’ai 22 ans, Laura 21, et toi ?

                Elles n’en crurent point leurs oreilles. Et si. Non ! Si si. Mathieu aimait cette incrédulité qui stupéfiait toujours l’auditoire à l’annonce de son âge ; il ne pouvait alors s’empêcher d’arborer un sourire satisfait. Sa vieillesse supposée était en quelque sorte son blason de la différence, une preuve tangible de son caractère insaisissable.

                Emilie, la plus rétive, finit par se plier à la réalité.

                La vache, tu fais vachement plus vieux.

                Comme à l’habitude, il détendit l’atmosphère en désamorçant le surnaturel de son état : c’est à cause des poils.

                La blonde rit. Laura sourit. Il fallut applaudir puis les musiciens débutèrent un nouveau morceau.

 

                Les trois jeunes gens s’observèrent en silence. Ils burent, tour à tour. Mathieu se dit qu’il aimait bien les nombrils. La blonde, après avoir offert son regard à l’un, à l’autre, rit soudainement, ce qui fit aussitôt rire son amie. Je ne me savais pas à ce pont hilarant. Ça n’est pas ça. Emilie venait de prendre sa revanche sur le type évasif. Elle lui jeta ensuite un regard en coin qui troubla l’homme tant il était dénué d’ambiguïté.

                Mathieu chercha quelque chose à dire. Que faîtes-vous de beau dans la vie ? La question s’étant vidée de son sens à force d’être martelée, elles répondirent par l’intitulé de leurs études. Mathieu demanda si le droit en urbanisme c’était bien le truc qui consistait à interdire de placer une bite en béton ici ou un immeuble là. Emilie le conforta dans son opinion et profita d’étoffer cette définition pour coller son genou cagneux au sien.

                Laura, elle, passait une licence d’histoire.

                Mathieu était oppressé et ravi par le regard insistant, l’air de rien, d’Emilie.

                Laura alla aux toilettes.

                Mathieu se sentait bien con.

                Alors, que fait-on de beau en journalisme ? Rien. Je veux dire, rien de beau.

                Il se réprimanda une fois de plus pour avoir l’émotion trop éloquente, cette dernière charriant invariablement derrière elle son torrent de questions. Il n’avait pas envie d’entrer dans les détails, leurs genoux étaient toujours accolés.

                A dire vrai, je pense quitter mes études très prochainement.

                Cette décision sembla autant concerner Emilie que lui-même, elle la prenait même gravement.

                Mais pour quoi faire après ?

                Et bien, en fait…

Ecrasés par le poids des évidences solaires, les poètes sont des ombres de nos jours ; le sucre s’est tant agglutiné à leur titre qu’ils ne voient d’offense à être appelés poètes que par leurs pairs.

                                               …J’écris.

                Les pommettes refirent leur apparition. Je le savais ! Ça crevait les yeux, que tu sois écrivain, à écrire tout seul, dans ce bar.

Elle avait dit ça en posant la main sur sa jambe. Mathieu n’avait pas la force de lutter contre un tel contact, il ne la contredit donc pas. Il fallut à nouveau applaudir, Laura revint, souriant ostensiblement à son amie qui lui répondit tout guillerette :

J’avais gagné ! Il est bien écrivain !

Elle avait ôté sa main.

Ha bon ? Tu écris quoi ?

                                               Et merde…

On allait encore lui demander de déclamer des vers.

                                               Et bien, en fait…

 

C’est alors que le mur explosa dans un fracas assourdissant. La salle cria, Emilie se réfugia contre Mathieu, les musiciens contre leurs instruments, les autres contre ce qu’ils étaient susceptibles d’aimer. Un cri inhumain, un espèce de gargarisme combiné au hurlement d’un loup en pleine ode à la lune, vint annoncer la créature qui ne tarda pas à s’engouffrer dans la pièce.

C’était un corps sans tête, aux bras et aux jambes disproportionnés, anormalement longs, à la peau grise ou marron ou peut-être les deux. Dans une démarche à la fois fauve et simiesque, la créature sembla regarder autour d’elle, humant de sa plaie les êtres tétanisés. Les gens ne criaient même plus.

Enfin, elle leva les bras au ciel, émit un second formidable gargarisme, se tourna vers Mathieu et se saisit d’Emilie. Cette dernière eut beau se débattre avec vigueur, déchirer la chemise de son immobile protecteur, empourprer sa peau laiteuse, rien n’y fit, le monstre sortit à grands pas du bar, la jeune fille sur une épaule, ne laissant derrière lui que nuage de poussière et gravats.

                Comme après la vision d’un chef d’œuvre, il y eut plusieurs secondes de silence consterné. Laura se mit à sangloter. Les questions et les cris envahirent la salle.

                Mathieu ne répondit pas quand on l’interpella. Une colère en lui venait d’émerger.

                Voilà deux ans qu’il était douloureusement célibataire et une grossière chose étêtée venait de lui retirer son salut. Il se leva sans un mot. Enfila son manteau. Ne paya pas. Et partit dans la rue, sur les traces de la créature, bien décidé à lui foutre son pied au cul.

par Rodolphe publié dans : Les guerriers de la beauté (TRES VIEUX)
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IV

IV

 

 

                Il expira la fumée par les narines. Adossé contre sa petite bagnole garée à la lisière de la forêt, le clope se consumant entre les doigts, il attendait. Une légère brise venait soulager son visage, la chaleur oppressait, pesait sur la vie de ce petit coin d’Ile de France. Tout semblait ralenti, fatigué ou fatiguant.

                Un corbeau coassait, d’autres oiseaux peuplaient les arbres de leurs cris d’oiseaux… Jean n’y connaissait rien en ornithologie. A dire vrai, il ne pouvait supporter le chant des piafs qu’associé à la partition discrète du bruissement des feuilles, des craquements d’écorces et d’infimes mouvements souterrains. Sinon, il ne pouvait souffrir l’agression aigue des volatiles, comme une éternelle suite de supplications d’enfants rois ou de revendications territoriales de chiots hargneux. Il n’y avait pour lui point d’oiseau qui soit de bonne augure, leurs chants n’appelant que le mesquin.

                Voilà que je me mets à penser comme Philippe. Il écrasa son clope du talon. Un sifflement joyeux mais peu maîtrisé se rapprochait. Jean vit la mine réjouie de son frère.

                C’est pour ça qu’il fallait que nous nous arrêtions ? Pour ramasser une branche ? Il venait d’apparaître à la lisière de la forêt, toujours chiquement vêtu, appuyant sa majesté sur un grand bâton tortueux et clair. Cette branche, frangin, est une canne qui me semble être un cadeau pertinent pour notre boiteux de père. Et non, mon but n’était pas de dégotter pareil ustensile en nous arrêtant devant ce bois, je l’ai trouvée par hasard, mais d’uriner en pleine nature. C’est un plaisir simple qui me manquait cruellement, ne pouvant m’y résoudre à Sainte Barbe sans craindre une piqûre d’obscur inhibant.. Jean tendit la main. Montre.

                Il soupesa la branche, elle était légère bien qu’elle semblât robuste.

                Beau bâton. Il le rendit à son frère.

                Pourquoi ne profites-tu pas de cette halte pour te promener un peu ? Jean répondit qu’il avait passé l’âge pour ce genre de trucs, cela ne manqua pas de faire pouffer son frère. Jean, ne me prends pas pour un idiot. Ne me prends pas la tête, Philippe. Ils firent claquer les portes de la Panda.

 

C’est assassin d’empêcher un homme de chanter.

                C’était le jingle de France info.

                Il ne fallait pas convier la radio.

                Je viens de l’éteindre.

                Ouais.

                Ils parlaient fort pour se faire entendre, assourdis par l’air qui s’engouffrait violemment dans la voiture.

                La route, les champs qui la bordaient, étaient déserts. Des bois et des lignes à haute tension, un pavillon lointain tentaient d’égayer le paysage. Il y a un sapin accroché à ton rétroviseur. Bordel Philippe, tu étais donc interdit de parole à la clinique ?

                Philippe s’ennuyait, les rares nuages présents dans le ciel étaient des voiles fins, éloignés les uns des autres, effacés dans le bleu, incapables d’être le support d’un quelconque jeu figuratif. Depuis le début du trajet, Jean ne s’était pas défait de son masque sérieux, froid, tacitement irrité. Philippe sourit, depuis son adolescence, Jean ne s’était pas défait de ce masque. Cette constatation l’engloutit dans les voies entrecroisées de ses souvenirs et Philippe sembla subitement triste. Pendant plusieurs minutes, il resta même silencieux.

                Tu as des nouvelles d’Alda ? Jean sortit du rond-point avant de répondre. Quelques-unes, oui, ne t’a-t-elle pas écrit ? Si, plusieurs lettres, je n’ai jamais répondu. Jean sourit. Elle semble aller bien, toujours un peu paumée, toujours aussi combative. C’est ce qui me semblait, Je veux dire,  d’après ses lettres, enfin, pas tout à fait, Alda n’a jamais été une combattante pour  moi, c’est une kamikaze. Et cela te gêne ? je n’ai jamais dit ça. Elle est à Marseille, pour un spectacle. Tu sais, pour les lettres, je n’ai jamais eu l’écriture facile. Elle le sait aussi.

                Tiens, un dromadaire.

                Impassible, Jean pointa du doigt une lointaine tâche rouge vif. Il y a un cirque dans le coin, il a dû s’échapper de son enclos.

                Philippe fut déçu.

par Rodolphe publié dans : Les guerriers de la beauté (TRES VIEUX)
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