Stephen, jeune professeur dans un collège huppé de Dublin, ayant plusieurs contacts dans la presse, attend, piégé, dans le bureau de son directeur M. Deasy, que ce dernier
finisse de rédiger un article qu’il souhaite publier. Au dehors, les enfants jouent au hockey.
- Ça y est, dit M. Deasy, en se levant.
Il s’approcha de la table, épinglant ses feuilles. Stephen se leva.
- J’ai fait un condensé de mon sujet, dit M. Deasy. Il s’agit de la fièvre aphteuse ce mal du pied et du museau. Jetez-y un coup d’œil. Il est impossible de voir la chose
autrement.
Puis-je empiéter sur vos précieuses colonnes. Cette doctrine du laissez-faire qui si souvent au cours de notre histoire. Notre commerce de bétail. Le sort de toutes nos industries traditionnelles. La clique de Liverpool qui sabota le projet du port de
Galway. La conflagration européenne. Les approvisionnements en céréales à travers le court espace du détroit. La ploutoparfaite imperturbabilité du ministère de l’agriculture. Qu’on me pardonne
une allusion classique. Cassandre. Par une femme qui ne valait pas mieux que sa réputation. Pour en venir au point en discussion.
- Je ne mâche pas mes mots, hein ? fit M. Deasy pendant que Stephen continuait sa
lecture.
Mal du pied et du museau. Connu sous le nom de préparation de Koch. Sérum et
virus. Pourcentage de chevaux immunisés. Rinderpest. Chevaux de l’empereur à Müzsteg, basse Autriche. Vétérinaires. M. Henry Blackwood Price. Offre courtoise un essai loyal. Les impératifs
du bon sens. Problème ultrimportant. Dans tous les sens du terme prendre le taureau par les cornes. Avec mes remerciements pour l’hospitalité de vos colonnes.
- Je tiens à ce que ceci soit imprimé et lu, dit M.Deasy. Vous verrez qu’à la prochaine
alerte ils mettront l’embargo sur le bétail irlandais. Et c’est guérissable. On l’a guéri. Mon cousin, Blackwood Price, m’écrit qu’en Autriche des vétérinaires traitent et guérissent couramment
cette maladie. Ils proposent de venir jusqu’ici. J’essaie de gagner du crédit au ministère. Maintenant je vais essayer la publicité. Je suis environné de difficultés, de… d’intrigues de…
manœuvres sourdes de…
Il leva l’index en l’air et l’agita vieillardement avant de parler.
- Souvenez-vous de ce que je vous dis, monsieur Dedalus, fit-il. L’Angleterre est aux mains
des juifs. Dans tous les postes les plus élevés : sa finance, sa presse. Et ils sont le signe de la décadence d’une nation. Partout où ils s’assemblent ils sucent la vitalité de la nation.
Voilà des années que je vois cela venir. Aussi vrai que nous sommes ici les marchands juifs ont commencé leur œuvre de destruction. La vieille Angleterre se meurt.
Il s’éloigna de quelques pas rapides, et ses yeux s’animèrent d’azur en traversant un large
rayon de soleil. Il fit demi-tour puis s’éloigna à nouveau.
- Elle se meurt, dit-il, si elle n’est pas déjà morte.
De ruelle en ruelle, de L’Irlande et l’Ulster
Le cri de la catin tissera le suaire
Ses yeux écarquillés regardaient sévèrement par-delà le rayon de soleil dans lequel il
s’était arrêté.
- Un marchand, dit Stephen, c’est celui qui achète bon marché et revend cher, juif ou
gentil, n’est-ce pas ?
- Ils ont péché contre la lumière, dit M. Deasy gravement. Et vous pouvez voir les ténèbres
dans leurs yeux. Et c’est pourquoi ils sont encore errants sur la terre de nos jours.
Sur les marches de la Bourse à Paris les hommes à la peau doré chiffraient les cours de
leurs doigts couverts de bagues. Jars jabotant. Ils fourmillaient dans le temple, bruyants, grotesques, le cerveau manigançant à tout va sous le gauche haut de forme.
Pas les leurs : ces vêtements, ce parler, ces gestes. Leurs grands yeux lents démentaient les mots. Les gestes empressés et inoffensifs, mais ils savaient les rancunes amassées contre eux et
savaient que leur zèle était vain. Vaine patience qui entasse et thésaurise. Le temps à coup sûr disperserait tout cela. Un trésor entassé au bord de la route : pillé et passant de mains en
mains. Leurs yeux savaient les années d’errance et, patients, ils savaient les déshonneurs de leur sang.
- Qui ne l’a fait ? dit Stephen.
- Que voulez-vous dire ? demanda M. Deasy.
Il fit un pas en avant et se trouva près de la table. Sa mâchoire inférieure béait un peu
de côté perplexe. C’est donc ça l’antique sagesse ? Il attend une parole de moi.
- L’histoire, dit Stephen, est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller.
Du terrain de jeu un grand cri s’éleva. Coup de sifflet à roulette : but. Et si ce
cauchemar vous renvoyait un coup de pied en traître ?
- Les voies du Créateur ne sont pas les nôtres, dit M. Deasy. Toute l’histoire humaine
s’avance vers un seul et unique but, la manifestation de Dieu.
D’un coup de pouce Stephen montra la fenêtre, et dit :
- C’est ça Dieu.
Hourra ! Ouèèèè ! Youppiiiii !
- Quoi donc ? demanda M. Deasy.
- Un grand cri dans la rue, répondit Stephen, en haussant les épaules.
Trad. Michel Cusin
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