canne

Mai 2008
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Une voix

"C'est ainsi qu'on étudie la Voie, en courant pieds nus à l'insu de tout le monde."
J.Kerouac in Les clochards célestes

Seeking the truth

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III

III

 

 

                Je trouve cela un peu poussif que, sous prétexte que je suis étiqueté poète, on me fasse faire la causette à un fennec blanc.  

Christian était assis sur un immense rocher qui se déployait à l’extrémité d’un bras de mer ; tout autour de lui n’était que végétation éparse en lutte avec le minéral, mer à perte de vue et ciel gris au vent qui décoiffe.

                M.Valdor, vous n’êtes qu’un mufle borné. Sachez que je ne suis pas un fennec mais une renarde, et que, à la fadeur de « blanc », je préfère les termes « à la robe immaculée ». Christian se retint de faire un jeu de mots facile. Il sourit. Il remarqua qu’ils avaient eu le bon goût de l’accoutrer de son vieux pull rouge bouffé par les mites et de son jogging gris aux bandes jaunes fluo, sa tenue fétiche de plumitif errant. Il savait parfaitement quelle était l’apparition qui se tenait devant lui avec plus de majesté qu’une autruche en robe de soirée, il avait cependant décidé de jouer à l’imbécile.

                Que me voulez-vous ?

                Votre lignée nous intéresse au plus haut point, vous devriez être fier, à tant faire de bruit, vous avez fini par vous faire entendre. Saviez-vous que votre fils cadet était en route ? Un garçon prometteur.

                Une mouche égarée vint voler au dessus de la renarde qui la happa aussitôt. Elle soupira par les naseaux. Maudits réflexes…

                Laissez mes rejetons en dehors de vos conneries.

                La renarde fit les gros yeux, ce qui lui conféra une tronche pour le moins surnaturelle. Valdor sourit, il vit quel effet aurait produit un lifting sur un canidé. Peu habitué à ce qu’on maltraitât ainsi sa majesté, la renarde bredouilla.

                Je ne comprends pas votre réaction, vous avez passé votre vie à nous invoquer. Valdor se demanda ce qu’il se passerait s’il se jetait dans la flotte. C’est en contemplant le choc des vagues contre la roche qu’il répondit à la renarde.

                Premièrement, vous arrivez un peu tard, je suis en train de crever. Deuxièmement, Philippe est encore trop jeune, trop ébloui par vous pour n’y laisser des plumes. Enfin troisièmement, je trouve votre manière de m’approcher trop triviale, alors je vous demande de nous foutre la paix. La renarde tiqua, ses oreilles se dressèrent. Triviale ? Regardez autour de vous, un coin de Bretagne isolé, désert, hostile à vouloir l’épouser ; que vous faut-il de plus ? Vous ne m’avez pas même offert un coup à boire.

                La renarde pensa qu’il se moquait d’elle, hésita à le lui reprocher ouvertement puis opta pour le snobisme. Nous n’avons pas la même conception de la trivialité M.Valdor.

                Ho que non. Si vous aviez un peu de jugeote, vous sauriez que ce genre de petit îlot hostile dans lequel vous nous avez parachutés n’est appréciable que dans la solitude, le bavardage tue les grands espaces, fennec insensible.

                Il y eut un silence consterné. La renarde baissa les oreilles et montra ses crocs. Stupide poète pinailleur. Valdor s’étira. Bon, vous êtes une messagère, qu’attendez-vous pour faire votre boulot ?

La renarde n’aimait pas cet homme et désapprouvait totalement l’intérêt que les autres lui portait ; ce n’était que grâce à un extrême effort de volonté qu’elle ne lui avait pas dévoré la jambe. Comme si ce dernier lisait dans ses pensées, il se mit à gigoter ses mollets en fredonnant un air country de sa voix chevrotante.

Ça suffit ! Le grognement fit trembler la roche. Christian s’tut.

 

Je viens vous prévenir que de grands bouleversements s’annoncent. Que vous le vouliez ou non, votre famille aura un rôle à jouer, pas des moindres si l’on en croit les autres. Je suis ici pour que vous vous teniez sur vos gardes, prêt à toute éventualité. Ça m’arrache la gueule de l’admettre mais vous êtes l’un des nôtres. Si désormais vous le regrettez, allez vous jeter la pierre quand vous aviez vingt ans, et que vous vous autoproclamâtes comme tel, mais ne tentez pas de fuir comme vous en avez la sordide habitude.

Ne me demandez pas de précision sur le mouvement à venir, vous connaissez notre goût pour le mystère, nous ne dévoilons rien et accueillerons tout. Maintenant adieu.

La renarde fit demi tour et s’en alla à petits pas gracieux. Valdor n’avait cessé de sourire. Décidemment, pour que vous soyez chargée de me livrer ce monceau d’évidences (pour qui est pourvu d’un tant soit peu de flair),  il faut que vous soyez le sage petit toutou de ses seigneurs. La renarde ne put souffrir cette énième impertinence. Elle fit volte-face et se rua, crocs ouverts, sur la gorge de Valdor.

 

Dans le lit d’hôpital, Le vieil homme s’éveilla en sursaut. Il faisait nuit. Ses poumons le brûlèrent sous le coup de la subite et profonde inspiration qu’il avait prise en se redressant. Il toussa longuement, secoué de spasmes, peu à peu, ces derniers devinrent un rire saccadé, d’une indicible joie. Cher monde, j’en connais une qui va se faire passer un sacré savon. Il rit encore, brisant sans gêne le silence de sa chambre..

par Rodolphe publié dans : Les guerriers de la beauté (TRES VIEUX)
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II

II

 

 

                Edouard Legof appuya cinq fois sur le bouton de son étage. Acte qui était aussi exagéré qu’inutile, un ascenseur se souciant peu de la détresse de ses hôtes. Edouard jura d’une voix anormalement aigue tel un adolescent en pleine mue, il n’avait cependant pas l’esprit à trouver cela amusant.

                Il entendit un bruit formidable, la porte du hall d’entrée au quadruple vitrage venait d’être réduite en morceaux. Edouard couina. L’ascenseur fut clôt.

                Peu rassuré dans sa matrice par trop temporaire, il se demanda s’il n’aurait pas mieux fait de prendre les escaliers. Il imagina son poursuivant enjambant les marches quatre à quatre et ses membres se raidirent un peu plus. Edouard jurait encore, il jurait machinalement, à défaut d’appeler à l’aide.

 

                L’ascenseur fit « ding » puis s’ouvrit tranquillement. Edouard se rua incontinent dans le couloir, manquant de justesse de se cogner aux murs. Il n’eut pas l’idée d’allumer le couloir ; bien entendu, il eut un mal fou à insérer sa clef dans la serrure de son appartement. Quand il claqua la porte pour s’enfermer à double tour, il perçut le couinement d’une autre porte que l’on ouvrait, un peu plus loin.

                N’étant pas homme à répéter ses erreurs, son premier réflexe fut d’illuminer l’appartement. Il chercha ensuite le combiné téléphonique mais celui-ci n’était pas sur sa base. Edouard sortit donc son portable pour s’appeler et par là retrouver le combiné via sa sonnerie. Il ne tarda pas à jeter rageusement son portable au sol, l’affligeant de tous les maux imaginables, se sentant particulièrement idiot en plus qu’affolé : s’il n’avait pas appelé les flics plus tôt, c’est justement qu’il n’avait plus de batteries. Soudain, il se figea. Dans le couloir, des bruits de pas se précisaient, terriblement réguliers. Edouard fit face à sa porte, incapable de déglutir. Les pas avaient cessé. On frappa trois fois, lentement, à la porte. Edouard ne se rendait pas même compte qu’il était en apnée.

                Héhooo. Il y a quelqu’un ?  La voix était trop caverneuse pour être humaine, elle avait dit ça en chantonnant. Foutre merde ! Foutez moi la paix ! Malade ! Malade ! La voix s’esclaffa. Les pas s’éloignèrent. Edouard continua à répéter « malade », de plus en plus doucement, jusqu’au bord des larmes.

                Quelques interminables secondes se déroulèrent sans que rien n’arrivât. Il se rendit compte qu’il avait uriné dans son pantalon en velours côtelé, cela eut raison de ses nerfs et sembla donc être le plus grand drame de sa vie. Les larmes furent abondantes.

               

                C’est à ce moment là que la chaîne haute fidélité se déclencha tout seule. Edouard sursauta, gémit d’effroi et se réfugia en reculant à l’opposé de l’appareil, instinctivement, jusqu’à buter contre une fenêtre. Il faisait toujours face à la porte d’entrée.

 

                Show me the way to the next whiskey bar.

 

                Edouard ne reconnut pas la reprise d’Alabama song par The doors mais il remarqua tout de suite qu’il n’avait pas ce titre dans sa discothèque.

 

                And don’t ask why

And don’t ask why

 

                Il ordonna  à sa chaîne de la fermer.

 

                Ho show me the way to the next whiskey bar.

 

                S’il avait été mieux placé dans le living room de son vaste appartement, Edouard aurait pu apercevoir un visage passer furtivement derrière la fenêtre.

 

                And don’t ask why

                And don’t ask why

 

                Volaille angoissée, il tourna brusquement la tête. Des pas retentirent à nouveau dans le couloir, précipités cette fois-ci.

 

                If we don’t find the next whiskey bar.

 

                I tell you we must die

I tell you we must die

I tell you

I tell you

I tell you we must die

 

                Le coup fut puissant, la porte faillit sortir de ses gonds. Edouard péta les plombs. Il se retourna, ouvrit la fenêtre en gueulant de vilains mots et grimpa sur la corniche.

 

                O moon of Alabama

                We now must say goodbye

 

                Debout sur la corniche du quatrième étage, Edouard ne savait que faire. Il entendit la voix caverneuse s’ajouter à celle de Morrison.

 

                We’ve lost our little mama

                And need a whiskey Ho you know why

 

                La voix était toute proche. Edouard tressaillit puis se trouva subitement détendu, il venait de décider qu’il était temps de se foutre en l’air.

Stoïquement, il avança son pied droit dans le vide.

Le souffle coupé, il fut violemment projeté dans son appartement. Abasourdi par la chute, il ne put que relever mollement sa tête pour le voir entrer par la fenêtre. C’était un grand type, la trentaine et le cuir de la veste passés,  la barbe naissante et les cheveux défaits, déjà grisonnants. Il ouvrit sa veste et en extirpa un court cimeterre.  Ses santiags, son jean bleu étaient tout près du pif d’Edouard. L’homme leva son arme. L’impuissant jeune homme, tétanisé, demandait pourquoi du regard.

Parce que ta tête ne me revient pas. Edouard ferma les yeux. Il n’y eut plus de musique.

 

par Rodolphe publié dans : Les guerriers de la beauté (TRES VIEUX)
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