De l'appétit ; "Le choral du grand Baal" in "Baal", Bertolt Brecht

Publié le par Les rebouteux


LE CHORAL DU GRAND BAAL





Lorsque Baal grandissait dans le sein de sa mère,

Déjà le ciel était très grand, calme et si pâle

Et jeune et nu et formidablement étrange,

Et tel que Baal l’aima, lorsque Baal se montra.

 

Et le ciel restait là dans la peine et la joie,

Même quand Baal dormait, bienheureux, sans le voir :

La nuit, le ciel était violet, Baal était ivre,

Et, tôt, Baal était pieux : lui, de pâle abricot.

 

Par la taverne, l’hôpital, la cathédrale,

Baal impassible trotte et s’en déshabitue.

Si fatigué soit Baal, Baal ne sombre jamais :

Baal emmène son ciel avec lui vers en bas.

 

Dans la honteuse fourmilière des pécheurs,

Baal était nu et se vautrait dans la quiétude :

Et seulement le ciel, mais le ciel constamment

Et toujours puissamment, couvrait sa nudité.

 

Et la grande femme Univers qui, en riant,

Se donne à qui se fait broyer par ses genoux,

Lui procura quelques extases, comme il aime,

Mais Baal ne mourut pas : regarda seulement.

 

Et quand Baal ne voyait partout que des cadavres,

Sa volupté toujours était deux fois plus grande.

On a de la place, dit Baal, on n’est pas tant,

On a de la place, dit Baal, dans ce sein là.

 

Si Dieu existe, ou bien s’il n’y a pas de Dieu,

Peut, tant qu’existe Baal, lui être bien égal,

Mais un point sur lequel il ne faut pas blaguer,

C’est s’il y a du vin ou s’il n’y en a pas.

 

Lorsque, dit Baal, une femme vous donne tout,

Laissez-la s’en aller, car elle n’a plus rien !

Ne craignez pas les hommes autour de la femme.

Ça va. Mais les enfants, Baal lui-même les craint.

 

Tous les vices, dit Baal, sont bons à quelque chose,

Seulement pas, dit Baal, l’homme qui les pratique.

Quand on sait ce qu’on veut, ce n’est pas rien, les vices.

Choisissez-vous en deux, car un tout seul, c’est trop.

 

Si vous êtes trop paresseux, pas de plaisir.

Ce que l’on veut, dit Baal, c’est ce qu’il nous faut faire.

Si vous faites des saletés, notez-le bien,

C’est mieux, dit Baal, que de ne rien faire du tout.

 

Ne soyez pas si paresseux, si mous,

Parce que jouir n’est pas si facile, par Dieu !

Il faut des membres forts, de l’expérience aussi

Et pour ces choses-là, un gros ventre, ça gêne.

 

Il faut être bien fort, car le plaisir rend faible ;

Si ça va de travers, encore s’en réjouir !

Reste jeune à jamais et quoi d’ailleurs qu’il fasse,

Celui qui tous les soirs met à ses jours le terme.

 

Et lorsque Baal se met à casser quelque chose,

Pour voir comment c’est en dedans de cette chose,

C’est dommage mais c’est pour plaisanter, et Baal,

Même pour son étoile, a cette liberté.

 

Serait-elle crasseuse, elle est à lui, entière,

Et ce qui est collé dessus, à lui, à Baal.

Son étoile lui plaît. Il en est amoureux.

Déjà qu’une autre étoile il n’en existe pas.

 

Baal guigne vers là-haut les plus gras des vautours,

Qui guettent dans le ciel le cadavre de Baal.

Parfois il fait le mort. Un vautour font dessus.

Et Baal, muet, mange un vautour pour son dîner.

 

Dans la vallée de larmes sous de sombres astres,

Baal broute bruyamment l’herbe de vastes champs.

Quand ils sont nus, alors Baal trottine en chantant

Et va dans la forêt éternelle dormir.

 

Et quand le ventre noir tire Baal vers en bas,

Qu’est le monde pour Baal, encore ? Il a son compte.

Et Baal a tellement de ciel sous la paupière

Que, mort, il a du ciel encore et juste assez.

 

Et quand il pourrissait dans le noir de la terre,

Le ciel était encore grand et calme et si pâle,

Et jeune et nu, formidablement admirable,

Et tel que Baal l’aimait, lorsque Baal existait.

Publié dans Les autres

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C
<br /> Grandiose !<br />
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